nébuleuse Karina - Nasa
Ile St Louis, Quai...
Court, étroit,
l'escalier de métal sonore
se tend, s'étire, se rétracte
Rêche, sa rampe méfiante colimaçonne,
ses treize marches de fureur se bossellent
lorsqu'il se tord et se hisse
du marbre noir au marbre blanc.
En haut, pieds nus, dressé
dans ton corps-aiguille, Jude, tu m'attends
Par delà les marches ton espace est blanc
aux murs tendus de soies à la nacre bleutée
Griffes enfoncées dans un marbre trop blanc
ton long piano
Bösendorfer
royal
- laque à l'ivoire pâli -
t'attend.
Si fragile, annonces-tu, en le caressant.
Tu es assise maintenant
et tes notes tintinnabulent
Suis-tu la partition ?
ce livre d'or sur le lutrin posé
où hier, Pablo, le peintre ami,
d'un trait traçait un nouveau monde
que tu me
joues maintenant
f o r t i
s s i m o
A chacune de tes notes ton corps nacelle chancelle
de tes doigts tu brûles
les ivoires, les ébènes
le temps s'est éclipsé
***
Léger, empli de ta musique, mon corps s'envole
Par les fenêtres, sur la nuit, ouvertes,
il prend son essor
et s'enfuit à l'amble et au rythme du vent.
Pourtant
clouée aux marches remuantes
mon ombre, frémissante
toujours t'écoute
et toujours t'entend.
*******
Origine de ce poème :
Une jeune et richissime artiste avait voici bien longtemps acheté un invraisemblable appartement sur deux étages dans l'île. Nous nous étions rencontrés une nuit chez Maurice, bistrot et couscous, rue des Boulangers. Maurice était le patron, amical voyou, tendre et dangereux. On lui payait ce qu'on pouvait ! Dans le juke-box, Léo Ferré chantait "Pour tout bagage on a vingt ans..."
Le soir où j'ai rencontré celle que j'appelle Jude, Henry et Clem le plombier américain, au vaste chapeau noir sur lequel un corbeau encore plus noir était toujours perché, m'accompagnaient. Un an plus tard, d'un coup de couteau, Maurice était assassiné.
Nous nous étions approchés de Jude et moi, je m'y étais brûlé. "Go, burn yourself for hellsake" m'avait crié Henry, jouant comme dans ses livres avec les mots. "Elle et hell" Dès le début, il savait ce qui allait advenir. Il aimait tant l'amour et la vie.
Des peintres - j'en cite un ici- ont connu Jude, l'ont approchée, parfois aimée. A chacune de leur visite, ils dessinaient sur une page d'un de ses livres d'or...
Elle avait la folie somptueuse, attirante et émouvante des grands maniaco-dépressifs.
J'ai mis un peu trop longtemps à lui
échapper.
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